Internet et l'ère de la junk-news
J’attrape mon clavier aujourd’hui car je suis excédé par un phénomène qui n’est en plus pas prêt de s’arrêter, à savoir internet et le délire de l’information. Je vais tâcher de présenter les raisons de mon énervement en précédant mon article d’un petit préambule qui j’espère saura vous brosser le tableau de ma position vis à vis de l’information qui s‘échoue chez moi tous les jours.
J’ai toujours eu pour la télévision un appétit modéré qui est allé s’amenuisant à partir du jour où j’ai entendu une de nos stars de l’info me dire «ne pensez pas tout de suite on va vous dire ce qu’il faut penser». Cette petite phrase noyée dans un des délires médiatiques que nous a offert la fin du siècle dernier m’a littéralement scotché. J’ai commencé à regarder le JT sans le son puis j’ai cessé de regarder la télévision en même temps que suivre l’actualité persuadé que l’information qu’on me servait n‘était qu’un pâle reflet de ce qui se passait réellement (le cas échéant). Ce qui signifie que je prends toute information extérieure avec la plus grande prudence.
Internet est une nouvelle donne sur l’information car elle permet d‘échapper à la presse nationale d’une part mais elle permet aussi de prendre l’information à la source si celle-ci le permet. Cela devrait aller dans le sens d’une meilleure information, il n’en est rien. Ce qui arrive et nous voila au cœur du sujet est une augmentation du volume d’information au détriment de sa qualité.
D’une part avec l’arrivée de plus en plus de rédacteurs pour combler les tuyaux de l’internet, on assiste à une baisse spectaculaire de la conscience professionnelle des journalistes au détriment de ceux qui font bien leur boulot. Je ne citerai pas les exemples d’articles bourrés de fautes d’orthographe et je ne parle pas des fautes d’accord comme si les logiciels modernes de saisie ne permettaient pas de régler ces problèmes élémentaires, je fais moi aussi des fautes et comme je publie sur internet je me dois à l’humilité. Je parle du fond. Je parle de 80% des sites qui affichent le même contenu, copié collé servile et aveugle de dépêches ayant pour but de nous faire avaler de la publicité par tous les moyens. Je parle des sites aux contenus absurdes et non vérifiés publiés par des pigistes habitués à ce que l’on avale tout sans vérifier et sans se plaindre. Après la junk-food, nous voila dans l‘ère de la junk-news mille fois réchauffée mille fois rabâchée et assénée pour ne pas laisser le temps à la cible de penser elle même et l’inviter à la détente pendant la publicité ou le divertissement sponsorisé.
Aujourd’hui un article sur une site spécialisé dans les sciences à propos d’“Un fleuve souterrain coule 4000m sous l’amazone” et l’article de donner des chiffres scientifiques pour combler notre appétit de «preuves». Ledit fleuve aurait une largeur de maximum de 400m, un débit de 3900m³/s et une vitesse de 10⁻⁸m/s. Interpellé par la vitesse de 10 nanomètres par seconde, je m’interroge sur l‘épaisseur que devrait avoir un tel fleuve pour passer 3900m³/s … Le résultat est de 97 000 kilomètres … c’est près du tiers de la distance terre-lune. Un grand travail d’investigation scientifique pour sûr.
Chez le public averti, le problème est différent car c’est la recherche de l’information concise qui l’emporte. Pour capturer ce segment de marché, il existe la catégorie de médias qui paraphrasent. C’est une technique archi connue qui consiste à tout mettre dans le titre — de façon à le rendre le plus accrocheur possible — et répéter plusieurs fois la même info dans un article plein de vide que l’on nous laisse mâchonner, comme un chewing-gum qui n’a du goût qu’au début. Twitter est l’exemple type de l’info concise qui doit mener vers un lien. On assiste ainsi à l’explosion de titre tous plus aguicheurs les uns que les autres et surtout tous … faux.
Aujourd’hui, le site de «20 minutes» — les pro de l’accroche — titre «Espace: Des astronomes localisent une planète en diamant». Évidemment je vais voir l’article original d’où émane cette découverte palpitante. Il s’agit d’un article en anglais «A planet made of diamond» publié par le media center de l’université swingburne (sans jeu de mot). L’article explique que des scientifiques ont trouvé une étoile “brulée” dont les caractéristiques orbitales et massiques ne seraient expliquées car par une structure cristalline, je cite “similaire au diamant”. Pour retracer le chemin inverse de l’information. Un scientifique émet l’hypothèse que l’objet qu’il observe aurait une structure cristalline que l’on peut vulgariser par «comme du diamant». Cela arrive jusque sur nos genoux avec le titre que vous connaissez.
Si le phénomène Twitter est une aubaine pour les journalistes il est très intéressant de constater qu’il transforme tout un chacun en journaliste en puissance en véhiculant de l’accroche. Ainsi chacun se fait le relai de ce qui l’intéresse ou lui plait de lire et j’insiste sur cette dernière formule. Hier je lisais dans ma timeline une citation répétée (retweetée) : «“L’instituteur ne remplacera jamais le curé”, avait osé Sarkozy. 80 députés UMP vont plus loin : le catéchisme remplacera les cours de SVT.». Ce twit dont le répéteur m’assura qu’il était juste une blagounette en rapport avec l’actualité même s’il peut faire sourire certains pré-persuadés de cette véracité, n’en est pas moins de l’intox, de la fausse information bref … de la manipulation d’opinion.
Tout cela me fait penser que Rabelais, celui qui disait au XVIème siècle «science sans conscience n’est que ruine de l‘âme» doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe car jamais nous n’avons eu autant besoin et autant les moyens de prendre consciencieusement les dispositions nécessaires à l’indépendance et la liberté.
Commentaires
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Posté le 5 septembre 2011 09:30 par Antoine
les caractéristiques orbitales et massiques ne seraient expliquées car par une structure cristalline,”
Il y a déjà 90% de la population française qui ne saisit pas le sens de cette phrase, quand bien même ils auraient réussis à la lire d’une traite sans accrocher sur des mots de plus de quatre syllabes. “Une planète en diamant”, tout le monde comprend.
Sur le fond, tu as bien résumé le problème. L’objectif est de répliquer des informations pour pouvoir prendre sa part de cerveau humain et afficher de la publicité. Bref, une ferme de contenu un peu vide mais qui doit générer de l’audience. Le site korben.info est un bon exemple. Une bonne partie de ces infos n’ont pas été rédigées par des journalistes et les animateurs se contentent de copier/coller l’AFP, autre organe de presse ou un “confrère”.
Si tu veux de l’information, tu la trouveras parfois dans la presse papier (la vraie, les échos, le monde, le courrier international, la croix, les PQR) ou dans les versions payantes en ligne. Le canard enchainé a de l’info, mediapart également.
Tu éviteras religieusement rue89 ou lepost, tout deux participatifs et jolis à regarder mais manquant cruellement de recul sur l’actualité ou d’analyse de fond.
Twitter n’a pas vraiment d’intérêt. C’est essentiellement du bruit et de la redites. A part quelques buzman web2.0isé, je ne vois pas trop ce qu’on peut y trouver. A moyen terme, la communication sur ce site sera similaire à celle de Facebook: vendre le temps de cerveau à des marques.
J’avais admiré à l‘époque le patron de TF1, Le Lay:
“”“
à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […]Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[…]
“”“
Il a résumé ce qu’est devenu la télévision avec les années 1980.
C’est dommage, dans les années 50, 60, on pensait en faire un élément d‘éducation des masses. C‘était la même chose pour internet dans les années 90. Il restera bien sûr des niches, mais internet est en train d’adopter le modèle de la télévision.
Epic fail :-/
Posté le 5 septembre 2011 09:33 par Antoine
Quand je dis qu’internet adopte le modèle télévisuel, c’est que le principal indicateur des gros sites ce n’est pas le nombre de page vues. C’est le nombre de minutes de visite par mois. L’objectif est donc de retenir l’internaute le plus longtemps possible par exemple en lui proposant des contenus fragmentés (la news en 3 pages qui pourrait tenir sur une seule), en lui permettant de voir à travers son interface le contenu d’autres sites (Google News) ou en le distrayant (jeux Facebook).